AMQInfo web FR

Bandeau pageContenu MembresAction

En partant à la rencontre des médecins dans leur milieu, l’AMQ a pu constater que nombre de ses membres s’investissent dans l’amélioration des soins et services au quotidien. De belles initiatives voient le jour un peu partout. Certaines gagneraient à être implantées ou adaptées ailleurs, mais pour cela encore faut-il savoir qu’elles existent! 

Si vous avez mis en place un projet qui mériterait d’être connu ou si vous connaissez des collègues membres qui l’ont fait, n’hésitez pas à communiquer avec l'AMQ. Cela nous fera plaisir de présenter vos réussites.

Étudier l’empathie des médecins

Membre Barbeau MeunierInterpellé par l’importance des déterminants sociaux pour améliorer la santé des populations, Charles-Antoine Barbeau-Meunier a décidé qu’il voulait être dans l’action et non plus seulement dans la réflexion. Il a donc troqué la communication et la sociologie pour la médecine. « J’avais le sentiment que je pourrais faire plus une différence », explique l’étudiant de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de Sherbrooke qui après avoir complété une maîtrise en sociologie poursuit un double programme de doctorat en médecine et en imagerie biomédicale.

Actuellement, M. Barbeau-Meunier alterne des recherches sur la sclérose en plaques et ses études en médecine. Un cursus à part qui lui laisse un peu plus de temps que ses études de médecine et lui a permis de revenir à ses anciennes amours ou plutôt au sujet de sa maîtrise qui portait sur l’empathie. Il avait en effet pour hypothèse qu’elle pouvait être un fondement de l’action sociale et donc permettre de s’attaquer à certaines crises comme la crise écologique.

Son horaire plus flexible de chercheur lui a ainsi permis de soumettre une communication sur l’effritement de l’empathie chez la relève médicale lors du Congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) le 8 mai dernier. Ayant effectué une revue systématique de la littérature, il a constaté que ce n’est pas tant le curriculum médical qui amène l’effritement de l’empathie des étudiants en médecine que certains éléments perturbateurs, notamment la prédominance d’un contexte de performance et une culture de négligence de soi lors de ces études.

Pour en arriver à cette conclusion, le chercheur s’est basé sur la définition de l’empathie d’un neuroscientifique, Jean Decety, pour qui l’empathie a une dimension cognitive, mais aussi des dimensions émotionnelles et comportementales. « En fait, le curriculum médical est un très bon contexte pour développer l’empathie, que ce soit la sensibilité en elle-même ou la capacité de s’en servir. En revanche, c’est aussi un milieu qui inhibe ce comportement », souligne l’étudiant.

On manque encore de recherche en ce domaine, mais plusieurs études présentées à l’ACFAS pointent dans cette direction. Le manque de sommeil, des conditions de pratique stressantes et rigides, un grand volume de patients à voir avec des contraintes de temps peuvent ainsi conduire à l’effritement de l’empathie, en empêchant les étudiants (ou les cliniciens plus tard) d’exprimer leur empathie.

 

Les cinq piliers de l’empathie

Plusieurs conditions sont nécessaires à l’expression de l’empathie. Comme il l’avait fait avec la crise écologique lors de sa maîtrise, M. Barbeau-Meunier a regardé comment le contexte médical teinte la capacité des étudiants à développer leur empathie, mais aussi à s’en servir.

Pour être empathique, il faut, entre autres, pouvoir s’ancrer à l’autre. Grâce au visage et plus particulièrement au regard notamment, on voit les émotions de l’autre et la transparence de ses intentions. Si cela ne pose pas de problème dans les curriculums de la santé, lors desquels les étudiants bénéficient d’un accès très fréquent aux patients et d'une exposition à toutes sortes de contextes de soins, on sait qu’en raison de la technologie, des obstacles apparaissent, une fois en milieu hospitalier.  Difficile pour un patient d’arriver par exemple à se sentir écouté quand son médecin semble avoir toute son attention tournée vers un ordinateur.

Il faut aussi apprendre à réguler ses émotions, ce qui est de plus en plus présent dans la littérature, mais pas toujours bien compris et exprimé sur le terrain. Dans le contexte des soins, la souffrance, la vulnérabilité et la mort entre autres peuvent représenter une charge émotionnelle significative ou, à tout le moins, chronique. Selon M. Barbeau-Meunier, cela nécessite un effort de régulation conscient ou non et donc d’apprendre à reconnaître nos émotions et à travailler avec elles.

Or actuellement, dans la culture médicale, il y a un tabou autour de la dimension émotionnelle du soin. On a tendance à dire aux étudiants d’apprendre à ignorer leurs émotions plutôt que de travailler avec elles. Et c’est là que la fatigue de compassion guette les étudiants comme les médecins en pratique! « Ce n’est pourtant pas une mauvaise chose d’avoir des émotions, au contraire c’est une information essentielle pour guider un clinicien » rappelle M. Barbeau-Meunier pour qui on a tellement mis l’accent sur la dimension cognitive de l’empathie qu’on en a oublié la dimension émotionnelle pourtant très reconnue dans la littérature.

Une fois que l’on est capable de réguler ses émotions, on peut alors porter pleinement attention à l’autre. Un point fort des curriculums selon M. Barbeau-Meunier. Les étudiants apprennent à développer une bonne écoute, à poser des questions pour aller chercher l’information dont ils ont besoin. Le risque cependant est que l’étudiant ne fasse plus attention à lui, puisque la cible de son attention est l’autre. Il peut alors rater des signaux qui traduisent des besoins ou une réponse adaptée.

Le lien social joue aussi un rôle important. On est toujours plus empathique avec les gens à qui l’on s’identifie. Or, les médecins ont de plus en plus de mal à s’identifier à leurs patients, en raison de milieux de plus en plus diversifiés, mais aussi du statut social des médecins et de l’effet salarial qui peut créer un malaise avec d’autres professionnels du réseau ou certains patients.

Enfin, il faut tenir compte de l’environnement  dans lequel on pratique l’empathie. Si le milieu médical peut faciliter l’empathie, il peut aussi parfois inciter à mettre d’autres priorités de l’avant, et inciter par exemple un soignant à considérer un patient comme un lit à libérer ou une tâche à gérer plutôt que comme une personne avec une souffrance.

« Mon analyse m’a permis de corroborer que l’on développe une meilleure capacité empathique qu’avant lors des études médicales, mais qu’il y a aussi des éléments essentiels que le contexte va drainer et qui vont empêcher l’empathie ou la rendre plus difficile à exprimer », explique M. Barbeau-Meunier.

Alors, doit-on changer la façon d’enseigner l’empathie ? On peut bien sûr toujours renforcer un enseignement et mieux outiller les futurs professionnels de la santé pour qu’ils soient en mesure de partager leurs émotions avec des collègues. Mais cela ne changera rien si l’on ne fait pas évoluer le système dans lequel les médecins pratiquent. « On pourra prendre la personne la plus empathique, si on ne lui permet pas d’exprimer cette empathie, ça ne sert à rien », conclut M. Barbeau-Meunier.

Revenir en haut de la page