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Discussions autour des solutions pour améliorer le système de santé

Depuis des années, partout au Canada, les systèmes de santé essaient d’améliorer leur efficience et leur performance. Pourtant, toutes les réformes mises en place semblent avoir peu d’effets et les innovations locales qui fonctionnent ne sont pas implantées à la grandeur du pays. L’émission de webdiffusion Sixth Estate a donc décidé d’inviter quatre experts afin qu’ils puissent débattre des transformations nécessaires pour faire changer la situation.

HUgo 6thEstate7M. Mike Villeneuve, directeur général de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada (AIIC), a mis la table en parlant des préoccupations de son association. « Cela fait des années que nous rencontrons les mêmes problèmes et malgré toutes les discussions, il n’y a pas beaucoup d’actions », a-t-il notamment souligné. Selon lui, plus les années passent, plus il y a un décalage entre les besoins de la population et les services qu’offre le système de santé. « La population n’a pas seulement besoin de soins aigus, mais de plus en plus de soins à long terme, de soins de fin de vie et de soins palliatifs », a-t-il ajouté. L’AIIC se pose donc des questions sur la façon dont il faut déployer ses membres pour répondre efficacement à ces besoins, tout en étant bien consciente qu’au sein même de la profession d’infirmière, tout n’est pas simple. Pas facile en effet de s’entendre sur la personne mieux placée pour s’occuper des malades chroniques entre les infirmières cliniciennes, les infirmières praticiennes, etc., sans parler des obstacles que peuvent rencontrer les infirmières quand elles veulent pratiquer dans des cliniques sans médecin. 

Pour le Dr Hugo Viens, président de l'Association médicale du Québec, la relation entre médecins et infirmières évolue et tout le débat sur les compétences de chacun commence à être périmé. La nouvelle génération de médecins est beaucoup plus ouverte à des modèles collaboratifs de prise en charge des patients, notamment par et avec des infirmières.

Pertinence et prévention

L’enjeu actuel principal concerne plutôt les coûts en santé, qui représentent plus de 50 % du budget au Québec alors que l’on se concentre surtout sur des soins et des traitements pour des soins aigus. Notre système de santé n’est en effet pas adapté au vieillissement de la population et à la prise en charge des maladies chroniques. « Nous devons agir en amont pour intervenir plus tôt dans les maladies ou éviter des maladies par la prévention et l’éducation », a souligné le Dr Viens.

Un autre enjeu d’importance est le surdiagnostic et la surmédicalisation si l’on veut pouvoir continuer de se payer un système de santé dans les années à venir, alors que nous savons aujourd’hui que jusqu’à 30 % des interventions sont probablement inutiles. « Plusieurs tests et hospitalisations pourraient être évités en intervenant seulement dans les cas où cela est nécessaire. Et dans notre société nous avons tendance à médicaliser des problématiques comme le vieillissement ou la prévention, alors qu’elles pourraient être prises en charge autrement », a expliqué le Dr Viens. Il a aussi souligné que « nous sommes dans un modèle où nous estimons souvent qu’il faut en faire plus, alors que parfois en faire moins, c’est mieux. »

Pour le Dr Viens, le mode de rémunération actuel met l’accent sur l’importance du volume, mais il faudrait aussi tenir compte de la valeur d’un soin. Or, « plus nous avons de technologies à notre disposition plus nous voulons les utiliser, par exemple pour détecter des cancers toujours plus tôt. Alors que l’on sait maintenant que la détection précoce de certains cancers ne change pas forcément ses effets sur les taux de mortalité. »  C’est parfois plus facile pour un médecin de prescrire un test que d’expliquer pourquoi il n’est pas nécessaire, d’où l’importance de faire de l’éducation auprès des patients et donc de faire connaître des initiatives comme les recommandations de Choisir avec soin.

Adapter les solutions efficaces pour les implanter partout

Mme Maria Judd, vice-présidente programmes à la Fondation canadienne pour l’amélioration des services de santé, a expliqué l’importance que les gouvernements et les intervenants travaillent ensemble s’ils veulent réussir à résoudre le problème. Le mandat de sa Fondation est de chercher des innovations qui ont fait leurs preuves et de favoriser leur mise en place à la grandeur du Canada. « Puisque nous savons que les maladies chroniques sont un véritable enjeu de santé, nous avons identifié le projet INSPIRED, un programme collaboratif qui facilite le maintien à domicile de patients atteints de maladie pulmonaire obstructive chronique (MPOC) développé par le Dr. Graham Rocker et son équipe à Halifax et nous aidons maintenant à le répandre. »

Ce programme a permis six mois après son implantation de faire diminuer de 64 % les réadmissions à l’hôpital et de 52 % les visites à l’urgence, « mais le plus important, c’est qu’une majorité de personnes disaient avoir retrouvé leur vie… Il est très important de savoir ce qui fonctionne et de soutenir ceux qui veulent implanter ces solutions pour les adapter à leur milieu. » Pour Maria Judd, l’éducation aux patients atteints de maladie chronique est primordiale : « ils doivent apprendre à connaître leur maladie et à la gérer par eux-mêmes, avec leur famille et la communauté. » 

Par ailleurs, pour elle, si on a tant de mal au Canada à mettre en place et à diffuser les initiatives efficaces, c’est parce que nos systèmes de santé sont surchargés et n’ont pas la capacité d’adopter de nouvelles façons de faire. C'est pourquoi il faut intervenir afin de permettre le renforcement des capacités d'amélioration. Les gens qui travaillent dans le système de santé doivent comprendre qu’ils ont tous deux fonctions en fait : « le premier est d’offrir des soins à leurs patients et le second est de se demander comment le faire mieux. »

Améliorer plutôt que d’essayer de transformer

De son côté, M. Damien Contandriopoulos, professeur à l'École des sciences infirmières de l'Université de Victoria, estime que les systèmes de santé n’ont pas tant besoin de changer que de s’améliorer. « Les dépenses de santé en dollars constants ont doublé depuis les années 90, donc dans les 30 dernières années, mais je serais curieux de savoir qui a l’impression que les systèmes de santé se sont améliorés pendant ce temps. » Il est pour lui incompréhensible qu’alors que nous n’avons jamais eu tant d’argent en santé, ainsi que de médecins et d’infirmières au Canada, les systèmes de santé s’effondrent pourtant.  

Il faut donc comprendre que la source du problème est profonde, notamment parce que selon lui nous vivons dans un pays « où avoir plus de 50 ans est une maladie chronique! » En effet, Damien Contandriopoulos a rappelé que selon une étude, parue il y a déjà 10 ans, à peu près 100 % des gens de plus de 50 ans sont « techniquement malades » en Amérique du Nord si l’on suit à la lettre les lignes directrices. Aussi, plus de 97 % des plus de 50 ans dépassent les seuils des trois maladies chroniques les plus communes : cholestérol, hypertension et diabète. 

Pour ce chercheur, un autre enjeu de nos difficultés à améliorer les choses vient du fait que personne ne dirige le changement au sein du système de santé ce qui permet aux groupes d'intérêts de résister chaque fois qu’une transformation signifie que l’on doit déplacer de l'argent.   

Maria Judd croit cependant qu’il est possible de mettre en place de petits changements qui vont apporter des améliorations. Or, quand ces changements font leur preuve au niveau local et que l’on s’aperçoit des bienfaits ou des économies qu’ils apportent à un niveau plus large, il est plus facile alors de les étendre.

HUgo 6thEstate6Pour le Dr Viens, bien que tout le monde soit d'accord sur les problèmes et les solutions, les professionnels de la santé travaillent encore en silo. Pour améliorer la situation, il faut revoir l’organisation des services et travailler à la constitution d'équipes dans lesquels les professionnels de la santé prendront en charge ensemble les patients au lieu d’être plusieurs à effectuer les mêmes actes. De plus, selon lui, il ne faut pas s’étonner si les gens continuent d’engorger les urgences. Ce n’est pas seulement parce qu’il n’est pas toujours facile d’avoir un rendez-vous chez le médecin de famille, mais aussi parce que le système fait en sorte que les patients (et parfois les médecins) restent persuadés qu’ils seront plus rapidement traités en allant à l’hôpital que dans le bureau d’un médecin. 

 

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