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De l’importance de soutenir les médecins gestionnaires

Michele PelletierChef de service d’urgence, membre de l’exécutif d’un Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP), directrice des services professionnels (DSP), consultante en gestion, directrice de l’organisation des services et des affaires médicales à l’AQESSS (la défunte Association québécoise d'établissements de santé et de services sociaux) : la carrière en gestion de la Dre Michèle Pelletier est impressionnante. Aujourd’hui encore, la trésorière du conseil d’administration de l’Association médicale du Québec se passionne pour cette pratique indispensable dans le réseau de la santé, mais trop souvent mal aimée des médecins. Elle siège au comité exécutif pour le Regroupement de médecins gestionnaires. Ce regroupement créé en 2015 guide les décisions et les actions de l’AMQ en matière de soutien et de réseautage pour les médecins gestionnaires.

AMQ : Pourquoi est-ce important pour vous de vous engager auprès des médecins gestionnaires?

Dre Pelletier : Les médecins se retrouvent gestionnaires par intérêt personnel ou parce qu’ils ont un leadership naturel, mais souvent ils ne sont pas formés pour cela. Alors, ils se retrouvent directement dans une situation de gestion sans aucune expérience et sans jamais avoir joué un rôle de type « cadre intermédiaire » comme c’est la règle dans les autres directions. Les médecins ne sont donc pas ou peu préparés et peu ou mal soutenus. Pourtant, quand ils acceptent un poste de gestionnaire, ils ont la possibilité de faire avancer beaucoup de choses en matière d’accès, de qualité, de pertinence et de performance.

AMQ : Pour le Regroupement de médecins gestionnaires, si le système de santé veut améliorer sa performance, il doit miser sur la cogestion entre le corps médical et l’organisation des établissements. Pouvez-vous nous en dire plus?

Dre Pelletier : Si l’on veut que les établissements soient plus performants, il faut que les médecins jouent leur rôle de gestionnaire de façon synchronisée avec l’organisation des établissements. Autrement, sur le terrain, il y a des tensions. Quand les médecins font de la gestion, c’est souvent pour gérer leur département, mais ils le font rarement avec une vision globale de ce que cela signifie pour l’établissement. Aussi, ils peuvent lancer des projets qui selon eux sont porteurs en matière de qualité ou de pertinence, mais l’établissement ne suit pas toujours. De leur côté, les établissements peuvent prendre des mesures pour améliorer l’accès, mais si les médecins gestionnaires ne sont pas impliqués, cela ne donnera rien. Pour arriver à la plus grande efficacité possible, il faut que l’organisation de l’établissement et celle du monde médical se synchronisent. C’est de cela que dépend l’avenir.

AMQ : Après la réforme qu’a subie le réseau de la santé, où est la place de la cogestion et du leadership médical?  

Dre Pelletier : Lors de la réforme structurelle de 2015, les nouveaux plans d’organisation des établissements, en grande partie imposés par le MSSS, prévoyaient des structures par secteurs d’activité traditionnels, alors que dans les établissements à cette époque, l’AQESSS testait des modèles de cogestion par programme clientèle. Ainsi on avait par exemple des cogestionnaires pour les personnes âgées ce qui leur permettait de couvrir tout le continuum de soins, que ce soit à l’urgence, à l’hôpital, en réadaptation, en hébergement, etc. Et ce modèle de cogestion peut aussi s’appliquer à de plus petites unités de gestion. Pendant les trois dernières années, il y a eu tellement de changements que les gestionnaires ne pouvaient pas vraiment faire autre chose que de s’adapter à la réforme, aux nouveaux établissements et à leur taille, au nouvel environnement et aux nouvelles structures. Aujourd’hui, avec le Comité exécutif du Regroupement de médecins gestionnaires, on s’entend pour dire qu’il faut revenir à ce que l’on voulait mettre en place avant, et donc qu’il faut former des équipes à être cogestionnaires. Nous travaillons donc sur des modules de formation qui au-delà du b.a.-ba de la gestion et des lois sur la santé, seront communs aux médecins gestionnaires et aux gestionnaires d’établissement. 

AMQ : Et plus généralement, quel type de gestion devons-nous mettre en place pour l’avenir du réseau?

Dre Pelletier : Il faut une gestion beaucoup plus décentralisée, mais avec des objectifs de performance clairs, réalistes, mesurables, les bases de la bonne gestion finalement.  Nous devons donc développer des indicateurs de résultats transparents, connus de tous, adoptés par tous, et suivre publiquement leur degré d’atteinte. Il faut aussi former les médecins gestionnaires et les gestionnaires d’établissements à se comprendre, car la plupart du temps, ils ne parlent pas le même langage. Avec une formation adéquate, les médecins deviennent plus compétents et plus stratégiques, ce qui leur permet de participer davantage à l’organisation des établissements. Or, c’est important, parce que si les médecins n’ont pas l’impression de pouvoir faire changer les choses, ils ne s’impliquent pas.

AMQ : Qui doit développer les indicateurs de résultats ?

Dre Pelletier : Il est certain que le ministère de la Santé et des Services sociaux devrait jouer son rôle dans ce domaine. Les indicateurs développés jusqu’à maintenant sont plus basés sur des volumes liés à des attentes électorales que sur les bénéfices réels pour la santé de la population. En partenariat avec le Commissaire à la santé et au bien-être et des organismes comme l’INESSS et l’AMQ, le ministère devrait se donner les moyens de développer des indicateurs de performance basés sur les données probantes. Une fois rendus publics, ils permettraient aux établissements de se comparer entre eux et cela créerait une certaine compétition ou à tout le moins une émulation qui pousserait les établissements à viser l’excellence et à s’entraider pour y arriver.

AMQ : Pourquoi est-il important que l’AMQ continue de s’investir dans la formation des gestionnaires?

Dre Pelletier : Compte tenu de la mission de l’AMQ et de ses actions relatives à la formation en leadership médical, au professionnalisme médical, à la gouvernance clinique et au surdiagnostic, il apparaît naturel que l’AMQ développe des services à l’intention des médecins gestionnaires. De plus, l’AMQ est le seul regroupement et le seul organisme qui a l’objectivité et la neutralité nécessaires pour envisager une formation dans un but de cogestion. Bien sûr, il faut que les médecins soient bien outillés en matière de sens tactique et de sens politique, mais il faut aussi que les gestionnaires d’établissement de leur côté apprennent à partager le pouvoir. Les deux groupes doivent comprendre les contraintes de l’autre groupe et voir ce qu’ils peuvent faire ensemble, d’où l’importance de les soutenir et de les former ensemble, et ce, à tous les niveaux, que ce soit pour un poste de cadre supérieur ou celui d’un directeur dans un GMF.

AMQ : Qu’est-ce qu’un bon gestionnaire en 2018?

Dre Pelletier : Pour moi, le plus important est qu’un gestionnaire comprenne qu’il ne peut pas grand-chose seul. Il doit d’abord toujours être à l’écoute de la clientèle et des besoins de la population. Après, bien sûr son rôle c’est d’avoir une vision globale, de donner les orientations et de bien communiquer pour être compris. Il est important qu’il choisisse bien ses collaborateurs et ses employés, qu’il leur fasse confiance et leur donne de la rétroaction en continu. C’est lui qui peut donner tout leur sens aux actions entreprises et il est important que ceux qui travaillent avec lui sachent où il va. Enfin, il ne faut pas oublier de célébrer les succès.