Trio autour de l’effritement du contrat social

Étudiants en médecine et professionnalisme médical2

 Lors de la formation sur le professionnalisme médical organisé par le Comité étudiant de l’AMQ, les participants ont eu l’occasion d’entendre les échanges d’un panel très intéressant. Le Dr Alain Vadeboncoeur, chef du département d’urgence de l’ICM, M. Léonard Aucoin, consultant et administrateur du système de santé québécois et M. Alexandre Berkesse, conseiller sénior à la Direction Collaboration et Partenariat Patient (DCPP) de la faculté de médecine de l’Université de Montréal ont échangé sur l’effritement du contrat social, ses conséquences et les solutions possibles pour y remédier.

Tous ont confirmé que le contrat social battait de l’aile.

Pour le Dr Vadeboncoeur, il est clair qu’aujourd’hui les Québécois ont des attentes démesurées envers la médecine, et peut-être aussi en matière d’accessibilité. Il faut dire qu’il y a « tout un contraste entre l’apparente gratuité des soins et les coûts des soins, mais aussi entre les attentes de la population et l’attente alors que beaucoup d’argent est mis sans amélioration. »

M. Aucoin a, quant à lui, décrit le désenchantement actuel comme « inquiétant ». Une situation qui s’explique pourtant en raison de l’approche purement syndicale qui existe au Québec. Avec les années, le champ d’intervention des syndicats s’est élargi et « les tâches administratives et enseignantes sont maintenant aussi dans les mains des fédérations. » À l’inverse, les établissements locaux ont été dépossédés « du clinique » où « tout est dans les mains du gouvernement ». Enfin, la population n’accepte plus le statut de travailleurs autonomes des médecins, qui venait déjà sans imputabilité, mais a aussi permis l’incorporation alors que leur rémunération est garantie.

Pour M. Berkesse, il ne faut pas oublier que les attentes ne sont pas les mêmes du côté des médecins et des patients. Alors que les syndicats en appellent à la légalité de leurs ententes, la population, elle, regarde si cela a du sens humainement. Or, « il y a une violence incroyable pour le patient de se faire répondre c’est légal », dit-il. Aussi, il faut, selon lui, que les médecins comprennent qu’alors qu’ils ont été formés pour toujours agir, cela peut être non pertinent, comme en témoigne la non-observance des traitements qui est énorme au Québec et dont on ne parle pas.

Tous les trois sont d’accord pour dire que les conséquences de la situation actuelle peuvent être graves. Pour le Dr Vadeboncoeur, la population et les médecins vivent un deuil, mais selon lui il est primordial de ne pas en arriver à une acceptation du bris du contrat social : il faut donc réagir et corriger le tir. Le danger selon M. Aucoin est d’en arriver à une méfiance qui pourrait se transformer en défiance. Et il y a un enjeu actuellement à savoir qui va s’approprier l’image de la communauté médicale. De son côté, M. Berkesse voit dans la colère de la population à propos de la rémunération des médecins un catalyseur de la remise en cause de la légitimité même des médecins. Les patients commencent à se demander ce qui légitimise les acquis des médecins vis-à-vis des autres professionnels de la santé. « Les médecins vont devoir se demander comment cela se fait que leurs patients vont voir l’ostéo sans le leur dire. Et ne pas lutter contre la vague, mais surfer dessus, pour utiliser cela comme un levier d’innovation. »

Pour le Dr Vadeboncoeur, nous avons un enjeu d’éducation. « Il faut faire de l’éducation populaire », dit-il et revoir la façon dont nous finançons le système de santé. Selon lui, on devrait en effet geler les revenus et rediriger l’argent dans le système. Il est aussi possible croit-il de récupérer de l’argent en baissant le prix des médicaments « qui nous coûtent très cher, trop cher », et en changeant la façon de soigner les personnes âgées.

M. Aucoin tenait à souligner que si comme patient il est peut être très bien soigné dans le système de santé québécois, en revanche le service y est « minable ». Ses solutions? Décentraliser les décisions au niveau local, mettre en place une collaboration entre les médecins et les gestionnaires, sortir de l’espèce de fatalisme qui existe dans le système, travailler en équipe, que les médecins arrivent à faire entendre d’autres voix que celles des syndicats. La représentation des médecins passe par le prisme de la négociation. « Il faut dissocier les enjeux de rémunération des autres enjeux de santé », dit-il.

M. Berkesse voulait rappeler aux étudiants qu’avant d’être de futurs médecins, ils sont des citoyens et de ne jamais oublier que ce que l’on reproche à notre ministre de la Santé, à savoir vouloir contrôler le système, est exactement ce que les médecins veulent faire en raison de leur ADN. Un peu comme un médecin de famille va choisir de travailler à l’urgence plutôt que dans un bureau en médecine de famille, parce qu’il aura l’impression d’avoir plus de contrôle sur ce qu’il fait en soins aigus qu’avec le suivi d’un patient au long terme. Selon lui, il faudra aussi en passer par des États généraux sur la santé en veillant à ce qu’il ne s’y répète pas seulement ce qu’on lit dans les journaux, mais bien pour avoir un débat sur la redéfinition du contrat social, afin de redistribuer l’argent entre les professionnels de la santé.

À lire également les positions de M. Claude Castonguay, le père de l'assurance maladie et du Dr Hugo Viens, le président de l'AMQ.